Ce jour-là, les cinémas du pays s’apprêtaient à dévoiler la dernière superproduction américaine autour des deux titans, Godzilla et Kong… Quelles meilleures circonstances pour rencontrer Nicolas Jeantet, pâtissier de métier mordu de fantastique ?
Petit garçon, Nicolas découvre dans les bacs du vidéoclub la jaquette d’une cassette sur Godzilla. D’abord interpellé par les couleurs, il est plus tard fasciné par l’histoire. Le personnage. Sa symbolique. Une passion, nourrie depuis lors à grand renfort de films, affiches, figurines, recherches et entretiens. « Il y a une trentaine de films sur le sujet », recense Nicolas, déroulant l’historique à mesure qu’il empile les DVD sur la table du salon. « Le premier date de 1954 et a lancé le genre kaijû-eiga, soit littéralement, les films de monstres. » L’apparence de Godzilla est alors inspirée de la créature du Monde des temps perdus, sorti un an plus tôt. « Il fallait une espèce de mer, celle de terre étant déjà incarnée par le gorille King Kong. » Le réalisateur du premier film Ishiro Honda, fait de Godzilla l’allégorie des maux du Japon. « La Seconde Guerre mondiale, les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, la défaite contre le géant américain. » Godzilla est l’expression du traumatisme de ses créateurs pour, au fil des années et à mesure que d’autres se l’approprient, devenir une icône de la pop culture. « Il divertit plus qu’il ne terrifie… » La créature est aux mains tantôt des Japonais dont il est la catharsis ; tantôt des Américains dont il est le pendant, l’opposant – l’allié parfois – du monstre. « On a perdu le message originel, déplore Nicolas en amateur de films fantastiques. C’est un registre qui se nourrit des peurs d’une époque et les transpose. L’imaginaire provient toujours du réel… Mais aujourd’hui, c’est devenu de la bouillie numérique ! » 2024 marque le 70e anniversaire de Godzilla. Soit l’occasion pour le passionné de préparer, aux côtés du Studio Toho, une rétrospective présentée lors de la prochaine Japan Expo.
Aimer les films, parler des gens
Des films, Nicolas a voulu tirer la substantifique moelle : « Je me suis intéressé à ce – et ceux – qu’il y a derrière. » Pour comprendre tout à la fois la technique et l’intention. Sur son temps libre, Nicolas fouille, établit des contacts, parvient à échanger avec des acteurs, réalisateurs même, gens de l’ombre à qui il donne la parole. « Avec un peu de culot et beaucoup de sympathie, on arrive à ouvrir des portes ! » Et c’est dans un premier tome, paru en 2019, qu’il partage ses trouvailles sur la période Showa (de 1954 à 1975). « J’ai notamment pu m’entretenir avec Akira Takarada, acteur iconique du premier film… »
Puis il se lance dans la rédaction d’un deuxième ouvrage, couvrant cette fois l’ère Heisei (de 1984 à 1995). Le livre, paru en septembre dernier, recense des anecdotes, documents exclusifs, et livre une analyse approfondie des films de la période – sept au total – sur Godzilla. À nouveau, Nicolas donne la parole à celles et ceux qui oeuvrent en coulisses. « Tous ont accepté très gentiment de se livrer. » L’objectif étant pour l’auteur de faire vivre le genre par ses ambassadeurs. Le faire découvrir et transmettre à d’autres sa passion pour la saga. Au-delà des productions il y a les hommes. C’est à eux que Nicolas veut faire honneur. « J’ai échangé par exemple avec un assistant réalisateur, soit la personne au coeur du projet, celle qui voit tout, qui sait tout… » De lui – comme de nombreux autres -, Nicolas recueille des propos révélateurs du contexte de l’époque. « On comprend en les écoutant que chaque film doit être regardé, interprété, jugé à l’aune de ce qu’est le monde à ce moment-là. » Avec, toujours en fond, l’interrogation. Le mystère. « C’est un sujet à la croisée de la philosophie, de l’histoire, de la science et des croyances. Un sujet passionnant. » Nicolas planche d’ailleurs déjà sur le troisième tome. Le projet, toutefois, devra attendre la fin du film. Car « ce soir, c’est ciné ! »

Godzilla, Ère Heisei
224 pages – 29,90 €
www.lbm-editions.com
Expo-dédicace à la Librairie Buffet (Oyonnax), samedi 5 octobre