Voyage d’une vie au pays de tous les superlatifs : notre journaliste Marine Chevrel revient sur son aventure dans le Grand Nord…
12 000. C’est – à quelques centaines près – le nombre de kilomètres parcourus pour rejoindre le pays, le traverser dans un sens, puis dans l’autre et revenir. Car c’est en camion, avec nos deux loups, que l’on a tenté l’aventure. Celle de partir loin, longtemps, en priant les dieux météo pour que le ciel tienne et permette de découvrir les merveilles de Norvège. Bien sûr, on avait fait des plans. Repéré sur carte et fait des croix pour s’arrêter ici ou là. Mais la réalité des distances, la pluie et le cumul de fatigue ont plusieurs fois rebattu les cartes. Plus spontané que vraiment optimisé, le voyage aura permis de voir qu’au-delà de l’Allemagne, du Danemark et de la Suède – lesquels nous ont coûté deux jours de route et trois heures de sommeil par nuit – existe un monde hors norme que l’on est loin de pouvoir explorer de long en large. Même en un mois.
Croiser Bambi
Les premiers jours de route, dans le Sud-Est, nous ont offert du vert à perte de vue ponctué du rouge, parfois du jaune ou du blanc des maisons, et de panneaux avertissant du danger – d’un rêve en fait – : la présence possible d’élans et rennes à proximité. Mais ce sont de plus petits, et familiers modèles qui ont empli le paysage : des moutons dormant en grappes sur l’accotement et se laissant frôler par les voitures sans bouger une patte. À vitesse réduite, cela dit, la norme imposant de ne pas dépasser 80 km/h. Les paysages, de toute façon, convainquent d’y aller doucement. Autour de chaque maison, l’herbe est verte et impeccablement tondue. On apercevra plus tard que même sous la pluie, on tond – l’homme ou le robot – pour avoir toujours un terrain de golf à domicile… C’est un matin tôt que trois, quatre, cinq, six rennes ont traversé la route. À quelques mètres, sans traîneau ni Père Noël. Libres ! De quoi voir le pelage épais, le cul blanc et les bois doux. Plus loin, au milieu d’un parc national, c’est un troupeau charriant adultes et petits bondissants aux bois velours comme de la pêche de vigne, qui a croisé notre route. Il neigeait presque, c’était irréel. Le roi en son pays et objet des panneaux « Stor elgfare », l’élan, est bien plus discret. Mais le long d’une route au coucher du soleil, son ombre l’a trahi. « T’as vu ? On aurait dit un cheval ! C’était énorme ! » Arrêtés en warning et partis pieds nus à travers les arbres, on l’a suivi. De loin quand même, car malgré l’allure pataude, l’animal est leste et pourrait s’il le voulait nous rattraper facilement. Deux femelles, sans bois, sont venues compléter le tableau.
Voir grand
Les heures passées en voiture nous ont enseigné une chose : le pays est immense, et chaque départ de rando exigeait des heures – parfois une dizaine, qui sur Maps paraissaient un pas de fourmi – pour y arriver. De quoi remettre à l’échelle les quelques-unes en France qui semblent infinies… Ici, la route est un spectacle. Les paysages donnent à voir combien la nature n’a cédé à l’Homme qu’une partie infime du territoire pour s’établir sans maître des centaines de kilomètres à la ronde, sans autre accès que celui par les airs. Et encore, pour atterrir où ? La côte ouest, découpée comme de la dentelle fine, impose à intervalles réguliers de troquer la route pour l’eau des fjords. Car c’est à bord des ferries que l’on passe d’une ville à l’autre. Parfois à cinq voitures seulement, rejoignant le temps de la traversée le pont pour guetter les baleines. Mais ça n’était pas la saison. À mesure que se réduisait la distance jusqu’au Nord, les jours grandissaient pour ne plus jamais finir : c’est en juillet que le soleil est au plus haut, dardant ses rayons jusqu’au cœur de la nuit – où il fait sombre comme au crépuscule – pour offrir les mois d’hiver une nuit polaire et continue. Aussi les maisons ont-elles de larges ouvertures, parfois tout un pan de baies vitrées, pour laisser entrer la lumière. Quand elle est là.
Maximiser l’expérience
Bien sûr, on a écumé les chemins. En trois semaines sur place un peu plus de 300 km. Et chaque fois le décor était différent : de la montagne tombant à pic dans la mer, des plages Caraïbes, de la roche, des marais, des glaciers, des cascades, d’immenses lacs et forêts. Si le choix des randos a été guidé surtout par la météo, certaines, pour une première en Norvège, étaient incontournables. Fréquentées si l’on part à 10 h évidemment, mais incontournables ! Kjeragbolten, donnant sur les fjords et invitant pour les courageux – inconscients – à escalader un caillou coincé entre deux parois 700 m au-dessus du vide ; Trolltunga, ressemblant trait pour trait au rocher depuis lequel Pocahontas dit adieu à John Smith ; Hovdsundet, surplombant une île, reliée à la terre par un bras de sable dans l’eau turquoise ; Reinebringen, d’où l’on devine les rorbuer – ou anciens cabanons de pêche transformés en de mimi et très chers logements AirBnB – des Lofoten… et tout en haut le Cap Nord. Pas tout, tout au bout parce qu’on n’a pas fait la rando, mais le bout pour les voitures. Royaume de vent, et début de la route vers les ours du Svalbard. Pour recharger les corps, on a tenté le sauna. Celui à la norvégienne, alternant des phases de très chaud, à 70° à l’intérieur, et très froid, dans les 10° à peine de la mer à nos pieds. À deux reprises, dans de petits chalets flottants équipés d’un poêle crachant sa vapeur à mesure que l’on versait de l’eau sur les pierres brûlantes ; et donnant sur toute une face sur l’extérieur grandiose. « Remember to find the small nice places« , avait conseillé un propriétaire. Car c’est aussi ça, le sens des échappées lointaines. Programmer un peu, oui. Mais surtout se laisser porter pour apprécier – là où l’on est, au moment où l’on y est – les trésors que chaque endroit recèle. Et Dieu sait qu’ici il n’en manque pas. Quoi que l’on vienne chercher.
Ponts à péage Storebælt et Oresund, au Danemark : 200 € AR
Budget total (carburant, courses) : 4 000 €
Conversion : 1 NOK = 0,092 € (en gros, vous divisez par 10 et c’est encore un peu moins)
